Ecrire

Chaque vague éclatée réveille à la vie. Chaque reflet tape à l’œil et je n’ai qu’à entrouvrir les lèvres pour goûter au salé de l’air.

Des milliers de mots se déversent sur le sable, écume du monde là devant. Le silence est mort et le chant des flots comme le flot des mots me chavire.

Il est temps de renaître et de se jeter à l’eau…

Histoire d’une vie – 2

L’hôpital Foch de Suresnes n’a pas voulu de moi. Nous sommes rentrés un noeud au ventre. Mon cas était trop grave pour eux. Un rendez a été pris à l’hôpital Raymond Poincaré de Garches.

Entrer à Poincaré est en soi un événement marquant à vie. Surtout à 10 ans. Une ville. Une ville grouillante dans la partie que je découvrais de jeunes gens en fauteuil roulant ou allongés sur des tables à roulettes.

Des familles attendant pour une consultation ou des clichés radiologiques. Je me suis sentie alors terriblement normale, chanceuse. J’ai attendu avec mes parents des heures dans une salle d’attente bondée. Je me souviens de ce père avec dans les bras un enfant chewing-gum.

Sous-sol angoissant où j’attends encore pour des radios du rachis. De nouveau la salle d’attente immense et froide et puis c’est à moi. On nous appelle. Petite cabine et j’entre. Une femme entourée de jeunes internes nous reçoit dans une salle à la peinture défraîchie, un mobilier métallique froid.

Je fais alors la connaissance de celle qui va accompagner ma croissance et ma courbure dorsale pour quelques années.

Blouse blanche, lunettes rondes cerclées de métal argent et chignon banane. Un crayon glissé dans la poche poitrine de sa blouse.

Austère au premier abord. Elle fixe les clichés sur le lecteur lumineux. Avec son crayon, une règle et une équerre, elle calcule à grande vitesse le degré de ma courbure.

Le verdict tombe. La situation est grave, il s’agit d’une scoliose évolutive qui ne sera jugulée qu’en fin de puberté. Je ne sais pas calculer les années qui m’en sépare. A vrai dire la puberté n’est pas même un mot qui me dise grand chose.

C’est alors qu’en quelques mots elle m’explique ce que nous allons faire ensemble.

Elle se tourne vers l’unique tableau accroché dans le bureau.

« Tu es comme cet arbrisseau, vois-tu, il a besoin d’un tuteur pour pousser droit. Il te faut un tuteur pour être une belle jeune fille ».

Ces mots là, si simples ont dénoué tout le drame et la peur. Elle est devenue celle qui savait . Celle qui allait m’aider à pousser droit.

Je suis repartie le jour même avec une coque en plâtre dans laquelle je dormirais en attendant mon tuteur, un « Milwaukee ».

A notre retour, mes grand-parents ont pleuré en apprenant le diagnostic. Mes parents ont du le faire aussi loin de mon regard.

Je n’ai pas compris ce qui les rendait si tristes. Je ne me souviens pas l’avoir été.

A suivre…

Halte

Du soleil au soleil

Entre hier et aujourd’hui

La nature toujours et ses merveilles

Possible oubli de la bêtise humaine.

J’ai entendu ce matin, la femme rouée de coups dans le bus pour un masque. Les humanitaires français tués au Niger.

Mon amour

Mon Dieu que c’est long

Que c’est long

Ce temps sans toi

J’en suis à ne plus compter les jours

J’en suis à ne plus compter les heures

Je laisse aller le temps entre mes doigts

J’ai le mal de toi comme on a le mal d’un pays

Je ferme les yeux

J’essaie de retrouver 

Tout ce que j’aime de toi

Tout ce que je connais de toi

Ce sont tes mains 

Tes mains qui disent comme ta bouche les mots

En les dessinant dans l’air et sur ma peau parfois

Tes mains serrées dans le sommeil avec la nuit

Dans le creux de ta paume

Tes mains qui battent les rêves comme des cartes à jouer

Tes mains que je prends dans les miennes

Pendant l’amour

Ce matin tandis que le soleil venait à la fenêtre j’ai fermé les yeux

Et ta bouche s’est posée sur ma bouche

La tienne à peine ouverte

Et tes lèvres doucement se sont écrasées sur les miennes

Et ta langue s’est enroulée à ma langue

J’ai songé à l’Italie alors 

Au citronnier de Ravello accroché dans l’à-pic au-dessus de la mer

Très bleue

Au vent dans tes cheveux 

Tu portais ta robe rose

Elle devenait une fleur

Elle jouait avec tes cuisses et tes bras nus

Le vent la tordait comme un grand pétale souple

Le vent chaud comme ton ventre après l’amour

Tandis que mon sexe dans ton sexe frémit encore et s’émerveille

Que le plaisir a rendu mauves nos paupières

Que nous sommes couchés non pas l’un contre l’autre

Mais l’un à l’autre

Oui l’un à l’autre mon amour

Mon présent s’orne de mille passés dont il change la matière

Et qui deviennent par ta grâce des présents magnifiques

Ces heures ces instants ces secondes au creux de toi

Je me souviens du vin lourd que nous avions bu

Sur la terrasse tandis que la nuit couvrait tes épaules

D’un châle d’argent

Je me souviens de ton pied gauche jouant avec les tresses de ta sandale

La balançant avec une grâce qui n’appartient qu’à toi

Je me souviens de ce film de Nanni Moretti Caro Diaro

Vu dans un vieux cinéma

Des rues de Rome

De la lumière orangée de la ville

Et de la Vespa que nous avions louée quelques jours plus tard

Et nous avions roulé comme Nanni dans le film

Sans but et sans ennui

Dans l’émerveillement du silence de la ville 

Désertée pour la ferragosto

Tu me tenais par la taille et tu murmurais à mon oreille

« Sono uno splendido quarantenne »

Et tu riais

Et je riais avec toi sous le nuage des pins parasols

Dans les parfums de résine 

Et le soir devant le grand miroir rouillé de la très petite chambre de l’hôtel

Tu jouais un autre film

« Tu les trouves jolies mes fesses ?

Oui. Très.

Et mes seins tu les aimes. 

Oui. Enormément. »

Et je disais oui à tout

Oui à toi

Oui à nous

Je sors une heure chaque jour

Cela est permis

Je marche je tourne je tourne en rond

Et rien ne tourne rond

Pour moi sans toi

Pour moi loin de toi et qui n’ai plus que ma mémoire 

Pour te faire naître dans mon cerveau

Et l’apaiser l’embraser t’embrasser te serrer te chérir en lui

Hier le surveillant tandis que je rentrais dans ma cellule après la promenade

M’a dit que le confinement allait prendre fin au-dehors

Philippe Claudel

Dis moi

regards coupants
sur le fil de vie.

Le verre blanc brisé
Ne porte pas bonheur
Tu le sais bien

Je me demande
quand
Les griffures d’orties
sont devenues crevasses

Penses y

Étrange
Entre deux mondes

Lourd
Ciel de plomb

Longs couteaux
La liste s’allonge

Tu clignes des yeux
Dans le petit matin
Tu ris et tu pleures

Tu prendras ton élan
Enjamberas ce caniveau
Tu n’y tomberas pas
Tu es bien plus forte qu’eux
Penses y