Mon amour

Mon Dieu que c’est long

Que c’est long

Ce temps sans toi

J’en suis à ne plus compter les jours

J’en suis à ne plus compter les heures

Je laisse aller le temps entre mes doigts

J’ai le mal de toi comme on a le mal d’un pays

Je ferme les yeux

J’essaie de retrouver 

Tout ce que j’aime de toi

Tout ce que je connais de toi

Ce sont tes mains 

Tes mains qui disent comme ta bouche les mots

En les dessinant dans l’air et sur ma peau parfois

Tes mains serrées dans le sommeil avec la nuit

Dans le creux de ta paume

Tes mains qui battent les rêves comme des cartes à jouer

Tes mains que je prends dans les miennes

Pendant l’amour

Ce matin tandis que le soleil venait à la fenêtre j’ai fermé les yeux

Et ta bouche s’est posée sur ma bouche

La tienne à peine ouverte

Et tes lèvres doucement se sont écrasées sur les miennes

Et ta langue s’est enroulée à ma langue

J’ai songé à l’Italie alors 

Au citronnier de Ravello accroché dans l’à-pic au-dessus de la mer

Très bleue

Au vent dans tes cheveux 

Tu portais ta robe rose

Elle devenait une fleur

Elle jouait avec tes cuisses et tes bras nus

Le vent la tordait comme un grand pétale souple

Le vent chaud comme ton ventre après l’amour

Tandis que mon sexe dans ton sexe frémit encore et s’émerveille

Que le plaisir a rendu mauves nos paupières

Que nous sommes couchés non pas l’un contre l’autre

Mais l’un à l’autre

Oui l’un à l’autre mon amour

Mon présent s’orne de mille passés dont il change la matière

Et qui deviennent par ta grâce des présents magnifiques

Ces heures ces instants ces secondes au creux de toi

Je me souviens du vin lourd que nous avions bu

Sur la terrasse tandis que la nuit couvrait tes épaules

D’un châle d’argent

Je me souviens de ton pied gauche jouant avec les tresses de ta sandale

La balançant avec une grâce qui n’appartient qu’à toi

Je me souviens de ce film de Nanni Moretti Caro Diaro

Vu dans un vieux cinéma

Des rues de Rome

De la lumière orangée de la ville

Et de la Vespa que nous avions louée quelques jours plus tard

Et nous avions roulé comme Nanni dans le film

Sans but et sans ennui

Dans l’émerveillement du silence de la ville 

Désertée pour la ferragosto

Tu me tenais par la taille et tu murmurais à mon oreille

« Sono uno splendido quarantenne »

Et tu riais

Et je riais avec toi sous le nuage des pins parasols

Dans les parfums de résine 

Et le soir devant le grand miroir rouillé de la très petite chambre de l’hôtel

Tu jouais un autre film

« Tu les trouves jolies mes fesses ?

Oui. Très.

Et mes seins tu les aimes. 

Oui. Enormément. »

Et je disais oui à tout

Oui à toi

Oui à nous

Je sors une heure chaque jour

Cela est permis

Je marche je tourne je tourne en rond

Et rien ne tourne rond

Pour moi sans toi

Pour moi loin de toi et qui n’ai plus que ma mémoire 

Pour te faire naître dans mon cerveau

Et l’apaiser l’embraser t’embrasser te serrer te chérir en lui

Hier le surveillant tandis que je rentrais dans ma cellule après la promenade

M’a dit que le confinement allait prendre fin au-dehors

Philippe Claudel

L’évolution des espaces

Les pentes noires des reliefs coulaient du ciel, lissées par des millions d’hivers. La vallée s’ouvrait, large, protégée par le piémont sur sa bordure nord. Parfois un sommet de 6000 mètres signalait sa présence. Qui s’en souciait ? Les animaux n’y montaient pas. L’alpinisme n’existait pas en ces parages. Les dieux s’étaient retirés. Des ravines griffaient les versants, comme si l’eau refusait de descendre c’est à dire de mourir. Il faisait -20 °C.

La panthère des neiges – Sylvain Tesson