La centaine d’amour – poème 77

Ce jour est bien ce jour, dans son poids de passé

dans son essor vers tout ce qui sera demain,

c’est le sud de la mer, le vieil âge de l’eau

et c’est aussi un jour nouveau qui se compose.

 

Ta bouche levée vers la clarté, vers la lune

aux pétales du jour consumé s’est unie,

voici venir hier trottant par sa rue sombre

pour garder de l’oubli son visage défunt.

 

Aujourd’hui, hier, demain, sont mangés en chemin,

nous dévorons un jour tout comme un boeuf ardent,

notre bétail attend avec ses jours comptés,

 

mais en ton coeur le temps a jeté sa farine,

glaise de Temuco, dont je construis un four :

pour mon âme tu es le pain de chaque jour.

 

Pablo Neruda

ce presque Rien

« A partir de ce presque Rien, un minuscule atome de neige, j’ai été proche de recréer l’Univers entier, qui contient tout ! » 
Johannes Kepler. Strena seu de nive sexangula [Etrennes ou la neige hexagonale].

 

 

Oui, tu as raison, Jean-Michel, ça me parle bien…

Un grain

« Voir un monde dans un grain de sable, 
Et un ciel dans une fleur sauvage, 
Tenir l’infini dans la paume de ta main, 
Et l’éternité dans une heure. » 

William Blake. Auguries of innocence [Présages d’innocence].

Fleurs

D’un gradin d’or, – parmi les cordons de soie, les gazes grises, les velours verts et les disques de cristal qui noircissent comme du bronze au soleil, _ je vois la digitale s’ouvrir sur un tapis de filigranes d’argent, d’yeux et de chevelures.

Des pièces d’or jaune semées sur l’agate, des piliers d’acajou supportant un dôme d’émeraudes, des bouquets de satin blanc et de fines verges de rubis entourent la rose d’eau.

Tels qu’un dieu aux énormes yeux bleus et aux formes de neige, la mer et le ciel attirent aux terrasses de marbre la foule des jeunes et fortes roses.

 

Arthur Rimbaud. Illuminations

Un début de réponse

Rien en poésie ne s’achève. Tout est en route à jamais.

 

En d’autres temps, d’autres termes, d’autres élans, la Poésie, comme l’amour, se

réinvente par delà toute prescription.

 

Ne sommes-nous pas, en premier lieu, des créatures éminemment poétiques ?

 

Venues on ne sait d’où, tendues vers quelle extrémité ? Pétries par le mystère d’un

insaisissable destin ? Situées sur un parcours qui ne cesse de déboucher sur

l’imaginaire ? Animées d’une existence qui nous maintient – comme l’arbre – entre

terre et ciel, entre racines et créations, mémoires et fictions ?

 

La Poésie demeurera éternellement présente, à l’écoute de l’incommensurable Vie.

 

Andrée Chédid

Rythmes

 

Passage

Ne vous méprenez pas
Je ne suis que de passage
Un être fictif sur un trajet
Sans itinéraire
Je pousse des portes
Qui s’ouvrent
Sur la vie
Et d’autres portes
Qui mènent je ne sais où.

 

Andrée Chedid

extrait de L’étoffe de l’univers

Les danses nocturnes

Un sourire est tombé dans l’herbe.

Irrattrappable !

 

Et tes danses nocturnes, où iront-elles ?

Se perdre. Dans les mathémathiques ?

 

De tels bonds, des spirales si pures –

Cela doit voyager

 

Pour toujours de par le monde, je ne resterai donc pas

Totalement privée de beauté, il y a ce don

 

De ton petit souffle , l’odeur d’herbe

Mouillée de ton sommeil, les lys, les lys.

 

Leur chair ne tolère aucun contact.

Plis glacés d’amour propre, l’arum,

 

Le tigre occupé de sa parure…

Robe mouchetée, déploiement de pétales brûlants,

 

Tes comètes

Ont un seul espace à traverser,

 

Tant de froid et d’oubli,

Alors les gestes se défond –

 

Humains et chauds et leur éclat

Saigne et s’émiette

 

A travers les noires amnésies du ciel,

Pourquoi me donne-t-on

 

Ces lampes, ces planètes,

Qui tombent comme des bénédictions, des flocons –

 

Paillettes blanches, alvéoles

Sur mes yeux, ma bouche, mes cheveux –

 

Qui me touchent puis disparaissent à tout jamais.

Nulle part,

 

Sylvia Plath

Ariel